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Le prince Sokusaï
Le jour commença à s’éteindre quand le carrosse pénétra dans l’enceinte du château. Tout le personnel, soit environ une dizaine de
valets de pied, de femmes de chambre, cinq garçons d’écurie, une douzaine de femmes de cuisine, trois cuisiniers, la gouvernante, ainsi qu’un majordome, tous étaient réunit devant l’entrée afin
d’accueillir le seigneur et son épouse. L’intendante, Mme Desroys, chargées du bon fonctionnement du domaine et du château en l’absence des propriétaires, s’avança et leur souhaita la bienvenue
au nom de l’ensemble du personnel. Elle leur apprit par la même occasion l’arrivée au matin de mademoiselle de Jourdain mais qui, en raison d’un épuisant voyage depuis le couvent reculé des
Saintes-Grâces avait préféré aller se coucher au plus tôt.
-
Merci, Mme Desroys, dit Jeanne. Auriez-vous des nouvelles de mon frère, le marquis de Bridanton ?
À ce nom, Arthur ne put s’empêcher de tousser bruyamment.
-
Une mauvaise quinte de toux, mon mari ? Demanda t-elle irritée par son manège.
-
La poussière de la route, dit-il. Rien de mal.
-
Le marquis de Bridanton, continua l’intendante, arrivera demain dans le courant de l’après-midi. Toutefois, Monsieur
le comte, nous avons reçu une missive d’un dénommé... elle marqua une hésitation devant ce nom peu commun, Prince Moon Sokusaï annonçant sa venue dans la nuit s’excusant de la gêne occasionnée,
son bateau ayant été retardé par une tempête.
-
Déjà ! S’écria Arthur. Je ne l’attendais pas avant une dizaine de jours ! Nous allons avoir la visite d’un ambassadeur étranger d’une haute importance. Il
faut immédiatement se préparer à le recevoir car c’est sa première venue en Calice. Son accueil doit être irréprochable ! Nettoyez la demeure, rajoutez du bois dans l’âtre, sortez
l’argenterie, appelez les musiciens et faîtes moi un festin de roi !
Il claqua des mains et aussitôt tous s’éparpillèrent dans le château sachant déjà ce qu’ils avaient à faire. Jeanne de son côté
supervisa les préparatifs de la réception tout en ignorant le nombre exact d’invités, si l’on devait conter l’ambassadeur et l’ensemble de son personnel diplomatique. Et puis qui disait
ambassade, disait politique, disait retour précipité à Nackwort et donc annulation des fêtes de Pâques familiales. Jeanne interpella Arthur alors qu’il faisait les cents pas dans le
hall.
-
L’arrivée de notre invité doit-il signifier que nous retournerons plus tôt à Nackwort ?
-
Bien sûr que non ! Je n’ai pas fait tout ce chemin pour repartir. L’arrivée de l’ambassadeur est beaucoup trop tôt, il faut d’abord
que j’envoie un message à la régente pour la prévenir et attendre ses ordres. En attendant, il restera ici et les fêtes de Pâques seront une excellente occasion de lui montrer nos mœurs
populaires.
Quoi qu’il en soit, l’invité en question se fit attendre jusqu’à une heure avancée de la nuit. On se demanda même finalement s’il ne
viendrait pas le lendemain matin, lorsque l’on vit enfin des cavaliers et des voitures se détacher de l’obscurité de la campagne.
La suite de l’ambassadeur était composée à l’avant garde de deux cavaliers éclaireurs tout de blanc vêtu et couvert d’une longue cape
frôlant le sol. Ils portaient une sorte de casque en brosse ou de l’arrière par une ouverture, tombé une lourde tresse. Puis l’ambassadeur lui-même monté sur un cheval de robe isabelle entouré de
six fantassins à pied armés de sabre court. Juste derrière suivait un palanquin porté par quatre esclaves torses nu malgré la température hivernale. Ils étaient coiffés d’un turban rouge surmonté
d’une plume. Et enfin suivait quatre carrosses jalousement gardés par deux cavaliers de chaque côté. À l’arrière deux autres cavaliers fermaient le cortège. Inutile de préciser que dans la
campagne reculée des terres de Jourdain, de mémoire l’on n’avait jamais rien vu de tel. Et malgré l’heure très tardive, il y avait foule au château qui observait fasciné ce fabuleux
cortège.
Arthur s’avança à la rencontre du cavalier à la monture isabelle.
-
Vous êtes le bienvenu sur mes terres, Prince Moon Sokusaï, ambassadeur de L’empire des Safians.
Le jeune homme se découvrit de sa capuche et adressa un sourire à Arthur. Puis sans un mot, il descendit de sa monture et les
deux hommes se serrèrent la main comme deux amis qui auraient été séparés depuis longtemps. Jeanne s’approcha de l’étranger non sans pouvoir se départir de sa
surprise. C’était la première fois qu’elle voyait un Safianite. Il ne ressemblait à rien qu’elle n’aurait déjà vu. Son visage au trait sans âge avait le teint hâlé des paysans mais son maintient
et ses manières n’avaient rien d’un rustre. Il était vêtu d’une large cape bleu ciel en velours broché d’arabesques argentées. Sous sa cape on devinait un long vêtement drapé qui faisait tantôt
penser à une toge tantôt à une tunique. Il portait de grosses boucles d’oreilles rectangulaires et une lourde chevelure d’ébène retenue en arrière par un large bandeau qu’il nouait à l’arrière en
chignon, devant tombait avec élégance de très longues mèches sur ses épaules.
-
Mon épouse, La comtesse de Jourdain.
-
Enchanté de faire votre connaissance ? Répondit le prince à l’adresse de Jeanne dans un parfait accent cadois.
Puis, comme il est était coutume en Grande-Calice, il baisa la main de la comtesse. Celle-ci rougit
d’étonnement, non seulement il parlait leur langue mail il semblait aussi être civilisé.
-
Rentrons, lança joyeusement Arthur, je suis sûr que ce long voyage vous a ouvert l’appétit.
-
En ce qui me concerne, je préférerai me restaurer demain matin si cela ne vous dérange pas. Mais je pense que mon ami le seigneur Oowatie n’est peut être pas du
même avis.
Au pied du palanquin, apparut un petit homme grassouillet excessivement vêtu de vêtements colorés, de bijoux scintillant et dégageant
autour de lui une trop forte odeur de rose parfumé. Il devait atteindre la cinquantaine et semblait exténué par ce long périple. Le comte et la comtesse renouvelèrent leurs salutations
distinguées.
-
Le seigneur Oowatie a eut la courtoisie de bien vouloir m’accompagner au cours de ce voyage et de me conseiller de sa sagesse dans de ma mission diplomatique. Le
seigneur Oowatie est également un grand naturaliste distingué par l’empereur. Ce voyage est également pour lui un moyen de découvrir la faune et la flore de votre pays.
-
Bien entendu nous mettrons tout en œuvre pour faciliter ses recherches, s’empressa d’ajouter Arthur, mais ne restons pas dehors, rentrez, je vous prie. Mes
domestiques s’occupent de votre équipage.
Jeanne accompagna les invités jusqu’au château tandis qu’Arthur tenta de faire comprendre aux cavaliers blancs de suivre ses
palefreniers. Alors le prince Sokusaï revint vers son hôte, donna quelques ordres secs dans sa langue. Curieusement, il fit accompagner sa parole d’un geste de la main. Les cavaliers, puis le
cortège entier se dirigea sans hésitation vers l’écurie.
-
Merci beaucoup Sokusaï, dit Arthur en soupirant, un fois de plus vous me tirez de bien des encombres. Ne vous inquiétés pas pour eux, ils seront logés dans des
appartements annexes aux votre et dîneront à notre table.
-
Non, répondit le prince d’une voix neutre, ce sont des esclaves. Ils refuseront de manger à votre table même si vous insistiez. Ils
prendraient votre geste pour une insulte.
-
Oh ! je vois... mais vous-même êtes-vous certain de ne pas vouloir manger quelque chose...
-
Je vous remercie profondément de votre amabilité mais je me sens las ce soir. Je serais ravi en revanche de partager ma journée en votre compagnie demain
matin.
C’était dit d’une manière si habile qu’Arthur ne pus rien ajouter et conduisit le prince à ses appartements dans la tour sud du
château. Puis il redescendit souper avec les autres. Les plats étaient déjà disposés dans la vaisselle de bronze. Le seigneur Oowatie avait la faculté d’engloutir des quantités de nourriture
incroyable tout en posant mille questions en même temps avec un accent mélodieux qui rendait ses phrases chantantes. Tout semblait l’intéresser ; de l’épice inconnue contenu dans son assiette aux différentes espèces arbres existant dans la région. La discussion se prolongea tard dans la nuit, il était presque l’aube lorsque chacun décida
enfin d’aller regagner sa chambre.
En entrant dans le salon des appartements communs qu’il partageait avec le prince, le seigneur Oowatie ne put s’empêcher d’observer la
décoration très sobre des maisons caliciennes. Point de dorure, point de statues marbrées, ni de meubles raffinés, ni encore de bâtons d’encens aux senteurs exquises. Mais d’affreux tapis
accrochés non pas au sol mais sur les murs où étaient brodés dans un style grotesque des hommes combattant sur des chevaux avec des armes rudimentaires. « Que trouvent-ils de nobles et
raffiné à représenter des scènes de violences dans un salon censé appelé à la détente ? ». Il balada son regard de part et d’autre de la pièce encore une fois. Cet homme, le comte, se
dit être le seigneur de ses terres mais alors pourquoi sa demeure était-elle décorée avec tant de négligence et de mauvais goût ? Il n’était pas sûr que chez lui, dans son pays, un petit
commerçant en voudrait. Le bois dominait ; les grosses poutres qui soutenaient la toiture, le plancher grinçant, l’odeur de la pièce, l’imposante armoire presque
taillé dans un tronc d’arbre mesurant un mètre cinquante de large sur deux mètres de haut, la table un peu plus loin, les...(comment disent-ils ?) Chaises qu’ils utilisent pour s’asseoir
au-dessus du sol (ce qui n’était pas si idiot au final lorsque l’on observait la propreté du sol...). Et puis chose qui l’avait fortement surpris, ils mangeaient avec leurs doigts et
s’essuyaient sur les coins de la nappe !
Le seigneur Oowatie émit un long bâillement. Voyant la lumière éteinte dans la chambre du prince, il se coucha directement dans la
sienne. Il tomba de sommeil, le soleil se leva.

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