Un jour, alors qu’ils étaient tous deux concentrés sur leurs œuvres d’art, Sokusaï lâcha subitement son pinceau qui s’écrasa sur un magnifique rouleau de
calligraphie qu’il avait passé presque cinq heures entières à réaliser. Surprise de son comportement inattendu, Edelweiss regarda avec un pincement au cœur ce beau parchemin à présent
irrécupérable.
-
Je crois que vous n’avez plus qu’à recommencer, dit-elle moqueuse. C’est quand même dommage de tout gâcher juste à cause d’une faute
d’inattention...
En regardant Sokusaï à ce moment, elle ne put qu’être tendue. Celui-ci s’était complètement figé, ses yeux totalement vides fixaient le néant.
-
Êtes-vous sûr d’aller bien Prince Sokusaï ?
Au moment ou elle posa sa question, la vie sembla revenir dans son regard.
-
Il faut que je vous quitte Mademoiselle Aadalvaïss, dit-il en se levant fébrilement.
-
Mais vous êtes en train oubliez vos pinceaux ! Lança en vain Edelweiss au prince qui avait déjà descendu la moitié de la colline.
« Il ne m’entend même pas ! Je me demande bien ce qui à pu lui traverser l’esprit ? » Songea Edelweiss en suivant du regard le prince
s’enfoncer dans un sentier du bois.
Sokusaï avança à grand pas, il savait qu’il ne lui fallait en général pas plus de cinq minutes pour rejoindre les bords du lac à sa demeure qu’il avait nommé le
Palais à l’Envers. Mais aujourd’hui cette distance lui semblait incroyablement longue en parti dû à cette migraine terrible qui l’avait subitement pris en étau alors qu’il
était tranquillement en train de peindre. Maintenant qu’il était dans l’obscurité des sous-bois, il sentait que son mal de tête disparaissait doucement, mais il ne ralentit pas sa marche pour
autant. Comme des vagues successives, il savait que cela reviendrait bientôt plus fort encore que la précédente jusqu’à le terrasser... Lorsqu’il poussa enfin la porte de sa splendide villa,
ce fut Mishram qu’il trouva dans un de ses salons.
-
Alors ? Tu l’as encore vu ? S’exclama t-il en bondissant sur lui.
-
Qui ?
-
Et bien cette fille !
-
Oui...
Mishram resta pendu à ses lèvres, attendant la fin d’un récit qui n’arrivait pas.
-
Eh bien ! Que s’est-il passé ? Que t’a t-elle dit ? S’écria Mishram qui avait de plus en plus de mal à contenir son
impatience.
-
Elle ne m’a rien dit de particulier.
-
Tu ne vas tout de même pas me faire croire que depuis un mois, vous ne faites que rester côte à côte à peindre sans vous adresser la
parole !
-
Pourquoi ? Ca t’étonnerai si c’était vrai, répondit le prince en souriant.
-
Allons Sokusaï ! Tu me caches quelque chose... peut-être que tu n’as pas envie de me parler de ta nouvelle conquête, c’est ton droit et je le
respecte mais quand le moment sera opportun j’aimerais bien être le premier au courant de vos fiançailles...
-
Tu t’inventes des histoires, dit le prince amusé par l’imagination débordante de son musicien.
-
Quand même... Soupira Mishram qui ne tenait décidément plus en place et qui s’amusait à jongler avec un vase. Tu mentirais si tu disais qu’elle
n’était pas belle. On est bien d’accords qu’elle a quelque chose de spécial cette femme-enfant. Allez ! Sois franc, dis-moi qu’elle te plaît !
-
Sincèrement ? Non. Ce n’est qu’une enfant capricieuse et indisciplinée.
Mishram resta abasourdi par tant de froideur de la part du prince. Il y avait des jours comme ça où il était indifférent à tout. La Terre entière pourrait
s’embraser dans un grand feu incandescent qu’il n’en aurait rien à faire.
-
Tu vas bien ? Tu es tout pâle Sokusaï.
L’étau autour de ses tempes venait tout juste de revenir, plus lancinant que tout à l’heure.
-
Je... Je vais prendre un...un bain...la chaleur...je vais...me rafraîchir...
Sokusaï se rendit compte qu’il avait de beaucoup de mal à organiser sa pensée, aligné des mots devenait de plus en plus ardu...
-
Ça te reprend ? Demanda inquiet Mishram. Tu veux que j’appelle quelqu’un ?
Sokusaï ne l’écouta pas, et lui claqua la porte au nez. Mishram soupira. Il n’y avait plus grand chose à faire. Quand ça revenait, il n’y avait plus
qu’à attendre que ça passe comme une tempête déchaînée en pleine mer. Voilà maintenant trois ans, qu’il fréquentait cette maison et il commençait un peu à cerner le comportement du
propriétaire. Sa migraine était l’annonce du pire et il valait mieux ne pas intervenir plutôt que l’affronter.
La première fois que Mishram était venu ici, il était resté stupéfait par cette maison étrange, le bien nommé palais à l’Envers. Cette grande demeure n’avait
rien de traditionnelle au contraire elle s’en éloignait volontairement. Mais ce qui avait plu immédiatement à l’obscur fils du maître Bashibana, s’était cette ambiance libre qui y régnait.
Lorsque le prince organisait des fêtes chez lui, il ne se souciait pas de l’encombrante et lourde étiquette impériale. Et il savait s’entourer d’une brillante cour d’artistes venus de toutes
les castes. Ecrivains, poètes, philosophes, astrologues, mathématiciens, alchimistes, musiciens, architectes, sculpteurs, peintres ect... Tous ces génies intellectuels étaient attirés par
Moon Sokusaï comme par un pôle attractif. Et Mishram n’échappa pas à la règle.
Depuis qu’il l’avait rencontré (ou plutôt percuter !) sur la place Rouge de la Cité, sa vie avait littéralement pris un tournant décisive. Après avoir
prouvé ses talents de compositeur et de musicien lors d’une de ses fêtes, Sokusaï avait décidé de devenir son mécène. Ainsi avec l’argent qu’il gagnait, Mishram claqua un beau jour la porte
de la maison paternelle et parti s’installer dans une petite maison de campagne à moins d’une demi-heure du palais à l’Envers. Sur les conseils de Sokusaï, il s’était marié, pour lui faire
plaisir, avec une fille bien dotée, mais son mariage ne l’empêcha pas de continuer sa vie aux mœurs libérées qu’il avait toujours eues. Il avait trouvé en son mécène, l’unique personne qui ne
s’offensait pas de ses excentricités et qui valorisait son travail. Lorsqu’il écrivait avec lui, leurs deux esprits s’harmonisaient parfaitement et pensaient sur la même longueur d’onde, à
tel point qu’ils étaient capables de travailler ensemble plusieurs jours d’affilés sans manger ni sentir la moindre fatigue. Mishram avait prit l’habitude de passer plus de temps au palais à
l’Envers que chez lui et considérait presque la maison de Sokusaï comme la sienne.
Après le départ précipité du prince, Edelweiss rentra chez elle à son tour, plus tôt que prévu. Mais qu’elle ne fut sa surprise quand elle découvrit que toutes
les entrées de la maison avaient été fermées ! Pire, la villa semblait déserte, les occupants s’en étaient allés. Elle refit deux trois fois le tour du domaine, désespérée... Ils ne
pouvaient pas être tous rentrée à la Cité sans elle !
Elle s’assit à même le sol et prit sa tête dans ses mains. Qu’allait-elle faire à présent ? Elle n’avait aucune idée de la route à prendre pour rejoindre
la Cité et même si elle la trouvait, il était certain qu’ils ne la laisseraient pas entrer aussi facilement. Elle tourna et retourna cette situation dans tous les sens, lorsqu’elle sentit un
souffle chaud sur sa nuque, en se retournant elle découvrit Feux Joyeux. Elle fixa un moment son cheval avant qu’une autre idée lui vint en tête.
-
Merci Feux Joyeux, ton idée est vraiment géniale ! Dit-elle convaincu que c’était bien l’animal qui lui avait soufflé
l’idée par l’esprit.
Elle remonta sur sa monture et sortit de la demeure par l’entrée principale. Si Onève était partis ce matin, peu après Edelweiss, elle ne devait donc pas être
si loin compte tenu des nombreux convois que transporte la Grande Imane. Et puis les traces de sabots sur le sol étaient encore visibles, elle se dépêcha, peut-être parviendrait-elle à les
rattraper en peu de temps...
Peu de temps après, elle aperçut le convoi dans un nuage de poussière. À peine fut-elle vu, que cinq eunuques se ruèrent sur elle et la pris par les bras sans
ménagement. Puis Onève passa la tête à travers la courtine de son palanquin.
-
Mais que ce passe t-il donc ici ? Pourquoi avons-nous ralentis ?
-
Nous avons retrouvé votre kamkamsatti, Ô magnifique Imane ! S’exclama l’un des eunuques.
Onève se pencha un peu plus à sa fenêtre et aperçut Edelweiss encore en prise avec les gardiens du Harem. Cette dernière aperçut le mécontentement dans le
regard de sa Grande Sœur.
-
Où étais-tu donc passé ? Voilà des heures que je suis morte d’inquiétude !
Edelweiss lui lança un regard suppliant.
- Tu ne veux rien me dire ? Soit, tant pis pour toi, tu devras t’expliquer une fois arrivée au Harem.
Bien sûr qu’elle savait où elle était ! Onève avait fermé les yeux sur toutes ses escapades, elle les avait presque encouragés, lui disant qu’il fallait
qu’elle sorte un peu avant de retourner à la Cité. Pourquoi maintenant jouait-elle à celle qui n’était au courant de rien ? Et pourquoi était-elle partie si brusquement sachant
pertinemment qu’elle était encore dehors ? Ses questions restant sans réponse, Edelweiss monta dans un des palanquins sous les regards méfiants des autres dames de la suite de l’Imane et
ceux furieux des eunuques.
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